jeudi 26 avril 2007

« Nous sommes tous des Arméniens ! »

Le 24 avril nous avons célébré le 92e anniversaire du génocide des Arméniens de 1915. Voici le discours que j'ai prononcé lors de cette commémoration qui marquait aussi le premier anniversaire du Mémorial Lyonnais du Génocide des Arméniens place Antonin Poncet.
Bonne lecture à tous.


« Nous sommes tous des Arméniens ! »


Tel était le message inscrit sur les pancartes portées à bout de bras par plus de cent mille personnes, Turcs et Arméniens réunis, défilant en silence dans les rues d'Istanbul, le 23 janvier dernier. Quatre jours auparavant, le 19 janvier 2007, le journaliste turc d'origine arménienne, Hrant Dink, était assassiné parce qu'il menait le combat pour que soit reconnue comme génocide l'extermination organisée et planifiée d'1,5 millions d'Arméniens entre 1915 et 1917.


Je sais à quel point les Lyonnais d'origine arménienne, le peuple d'Arménie et celui de la diaspora toute entière, l'ensemble des défenseurs de la cause arménienne et des Droits de l'Homme ont été meurtris au plus profond d'eux-mêmes par cet assassinat. Dans le monde entier, ce meurtre d'une brutalité inqualifiable a soulevé une vague immense d'indignation et de solidarité ; dans le monde entier, des femmes et des hommes ont simplement répondu à la haine de l'Autre en affirmant : « Nous sommes tous des Arméniens ! »


Ce jour-là, des femmes et des hommes de toutes les nationalités, de toutes les religions, de toutes les cultures et de toutes les opinions se sont reconnus dans les valeurs incarnées par Hrant Dink et son combat. Ce jour là, chacun a compris, que le combat pour la reconnaissance du Génocide des Arméniens était un combat pour l'Humanité tout entière. C'est pour cela que ce jour-là, chacun s'est senti blessé dans son humanité ; que ce jour-là, chacun s'est senti arménien.


Mais malgré l'émotion et la tristesse, c'est aussi un nouvel espoir en l'avenir qui s'est levé parce que ce jour là la promesse a été faite, devant le monde entier, que le combat pour la vérité, pour la mémoire et pour la justice se poursuivrait sans relâche.Istanbul s'est souvenu de Constantinople, cette capitale de l'Empire Ottoman où, dans la nuit du samedi 24 avril 1915, des centaines d'intellectuels, de religieux, d'enseignants et de responsables politiques arméniens furent arrêtés, puis déportés et assassinés sans jugement. Alors aujourd'hui, en cette journée solennelle de commémoration du 92e anniversaire du 24 avril 1915 qui marque le début du Génocide des Arméniens, je tenais à ce que nous promettions, à notre tour, de poursuivre le combat pour la reconnaissance. Ici même, à Lyon, nous savons bien qu'il faut se battre avec ténacité pour que la mémoire du peuple arménien et la mémoire du génocide ne soient pas ensevelies par l'indifférence, la lâcheté, l'hypocrisie ou la négation.


Nous le savons parce que lorsque nous avons voulu bâtir ce Mémorial Lyonnais du Génocide des Arméniens, nous avons été quelques-uns à nous sentir bien seuls face aux attaques et aux calomnies de ceux qui n'en voulaient pas. Nous le savons aussi parce qu'aujourd'hui, dans notre pays, la voix de ceux qui demandent la pénalisation de la négation du génocide des Arméniens, est trop souvent recouverte par ceux qui fustigent à longueur de temps l'idée même de toute repentance à l'égard des crimes commis dans le passé.Or, celui qui ne voit dans la reconnaissance de la vérité historique que l'esprit de la revanche ou le vent de la discorde est incapable de percevoir que la seule voie pour bâtir l'avenir est celle d'un dialogue sincère basé sur une véritable volonté de compréhension.Le vrai courage, c'est de s'engager avec fidélité et constance dans cette voie difficile, et non pas de tirer un trait sur un passé odieux qu'on voudrait progressivement faire sortir des mémoires.


Le vrai courage, c'est de faire des lois pour punir les négationnistes, et non pas de vouloir réécrire l'histoire pour effacer le sang et les souffrances de centaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants.Car quand l'inacceptable se produit, comme c'est aujourd'hui par exemple, le cas au Darfour, on ne peut pas se contenter de « laisser passer l'orage » pour reprendre l'expression de Jean Jaurès qui le 22 février 1897 fustigeait les députés français peu désireux de s'engager dans une action qui aurait pu sauver les Arméniens du Génocide annoncé.


« Ne pas laisser passer l'orage en fermant les yeux sur ce qui dérange» c'est ce que nous avons voulu faire en érigeant ce Mémorial arménien qui est aussi celui de la défense des Droits de l'Homme, du souvenir des crimes contre l'Humanité et de la prévention des génocides.


Ce Mémorial est dressé comme un signal pour que nous ne cessions jamais de nous souvenir, mais aussi de nous inquiéter du temps présent, de nous préoccuper du sort de celles et de ceux qui de par le monde sont persécutés, et de nous interroger sur l'avenir :Quel avenir pour une humanité qui ne reconnaîtrait pas les génocides ? Quel avenir pour une nation qui refuserait de regarder les zones d'ombre de son histoire, et d'en tirer les leçons ? Quel avenir pour des enfants nés dans un monde qui resterait sourd, aveugle et indifférent à l'extermination de peuple entier ? Quel avenir dans un monde qui deviendrait amnésique, sans valeurs et sans mémoire ?


A coup sur, c'est la flamme toujours vacillante de l'humanité qui de deviendrait encore plus faible ! Car avec la volonté de nier la mémoire, s'effacerait aussi l'espoir d'une réconciliation et d'une paix juste entre les peuples. Et le pire pourrait recommencer. C'est pour contribuer à éviter cela que se dresse désormais au coeur même de la Cité, ce monument comme un rempart contre l'oubli et l'indifférence. Nous l'avons fait, afin que ne se reproduise plus l'histoire racontée par Fethye Cetin, militante des droits de l'homme, avocate et amie de Hrant Dink qui dans son ouvrage « Le Livre de ma Grand-Mère», devenu best-seller en Turquie, raconte comment elle n'avait découverte qu'à la mort de cette grand-mère que celle-ci était d'origine arménienne.


Cette vieille dame Heranus Gadarian avait vu, petite fille, l'ensemble de sa famille assassiné. On lui avait donné une nouvelle famille, un nouveau nom. Elle oublia sa langue, sa religion, on lui apprit une nouvelle langue, on lui donna une nouvelle religion. Mais elle n'avait jamais oublié la barbarie vécue dans son enfance et elle répétait toujours à sa petite fille cette phrase dont celle-ci ne comprit le sens qu'à la veille de sa disparition lorsqu'elle lui eut tout révélé : « Ce n'est pas des morts qu'il faut avoir peur mais des vivants ».


Lorsque sa grand-mère mourût, Fethye Cetin fit publier cette annonce dans le journal « Agos » que dirigeait Hrant Dink : nous avons perdu ma grand-mère Heranus et l'avons vu rejoindre l'éternité. Nous espérons que cette annonce nous aidera à retrouver nos parents, afin de partager la douleur et de dire ensemble.


« Que ces jours s'en aillent et qu'ils ne reviennent plus jamais ». Par notre présence, nous aussi aujourd'hui, près de ce monument nous voulons réaffirmer solennellement : «Tor aïss orére yertane, yev penav tche vératarnane» «Que ces jours s'en aillent et qu'ils ne reviennent plus jamais».

4 commentaires:

g. berniche a dit…

Discours très émouvant à lire, plein de sincérité et d'émotion. Pendant longtemps, je n'aimais pas vous entendre discourir, mais je dois admettre que ces derniers temps, vous avez gagné en éloquence et en présence, pour le peu que j'ai pu entendre. La marque des grands orateurs sans doute.

rené r. a dit…

On sent vraiment que dans l'écriture vous y avez mieux du vôtre. Ca transpire la sincérité tout ca.

magalie a dit…

Plus je vous lis et plus je comprends pourquoi vous êtes de ceux qui m'impressionne

skydiver a dit…

Je m'interresse depuis peu à votre blog, je n'étais pas au courant d'une telle manifestation. C'est dommage, mais c'est pas mal de nous faire profiter de vos discours (surtout celui là, chapeau!), malgré tout, attention à ne pas faire de billets trop long. Je passe de temps en temps place Antonin Poncet, ce mémorial en impose, c'est émouvant de traverser ces lames.