vendredi 25 juin 2010

La Confluence


" Agir en primitif et prévoir en stratège ! "

Antoine Riboud a désormais son quai à La Confluence. Voici le discours que j'ai prononcé ce matin, lors de l'inauguration de ce nouvel espace public de notre ville en présence de la famille de ce "patron social" au destin hors du commun.


 
"Agir en primitif et prévoir en stratège." Ces mots de René Char, Antoine Riboud en avait fait sa devise. Ce sont ceux qu’en 1999, il avait choisi de mettre en épigraphe de son autobiographie sobrement intitulée Le Dernier de la Classe. Ce vers est tiré des Feuillets d’Hypnos écrits par René Char dans les maquis de la Résistance et dédiés à son ami Albert Camus. Conçue dans l’action combattante, face au péril de la mort, cette poésie révèle, au-delà de tout artifice, la puissance des mots.

Ces fragments poétiques, Antoine Riboud se les était appropriés. Il en avait fait une éthique personnelle dont il ne s’est jamais départi. Son instinct, son imagination, son courage lui ont permis d’écrire, de BSN à Danone, une des plus belles pages de l’histoire industrielle européenne du 20e siècle. Son esprit visionnaire, sa foi dans l’homme et le progrès, son anticonformisme en ont fait une des figures les plus éclairées du capitalisme moderne, un précurseur de la responsabilité sociale de l’entreprise.

Antoine Riboud nous a quittés le 5 mai 2002. Dès l’annonce de sa mort, j’ai pensé qu’il était de notre devoir de donner son nom à un espace de notre ville. Pas n’importe lequel ! Un lieu à l’image de ce grand Lyonnais, en avance sur son temps, symbolisant la modernité de notre métropole et sa foi en l’avenir.

Ce nouveau quai de la Saône, aux abords de cette place nautique presqu’aussi spacieuse que la place Bellecour, où rivalisent les architectures les plus audacieuses, nous a semblés idéal. Oui, à la beauté exceptionnelle de ce site, le nom d’Antoine Riboud apporte un supplément d’âme. Désormais, dans cet écrin de La Confluence est inscrite une part du génie de Lyon, notre ville, qui voici 92 ans, un soir de Noël, vit naître une de ces plus belles figures humanistes.

On n’imaginait pas qu’Antoine Riboud accomplirait ce destin hors du commun : transformer la petite entreprise familiale en une multinationale, leader européen de l’alimentaire, employant sur les cinq continents plus de 80000 salariés.

« Oui, j’ai souvent été le "dernier de la classe", – aimait à rappeler Antoine Riboud avec ce fameux regard rempli de malice ! – Mais ne pas avoir de diplôme m’a permis de réfléchir plus vite, d’être plus simple. Ma force, – disait-il – a toujours été de ne pas entrer dans un moule. » 

Derrière l’image de l’autodidacte, se cache un homme sensible, issu d’une famille d’entrepreneurs liés à l’histoire de notre ville par la Lyonnaise de Banque. Petits-fils et fils de banquier, Antoine Riboud comptait dans sa fratrie des hommes aussi talentueux que Jean et Marc. Forcément, un giron familial pareil, ça forge un caractère ! En relisant sa biographie, j’ai d’ailleurs été frappé de cette volonté de réussite qui toute sa vie a animé Antoine Riboud.

C’est vrai de 1942, quand il entre la première fois dans la verrerie familiale de Rive-de-Gier, jusqu’à ce jour de 1996 où pour lui était venu le temps de passer les rênes de l’entreprise à Franck. Dans l’intervalle de ce demi-siècle, c’est une incroyable success-story qui s’est déroulée. Son auteur, pour autant, ne s’est pas fait en un jour. Il a fallu près d’un quart de siècle avant qu’Antoine Riboud ne prenne la présidence des verreries Souchon-Neuvesel.

Son premier succès fut la prise de contrôle des eaux minérales d’Evian. L’intégration du contenant et du contenu allait devenir l’alpha et l’oméga de la fulgurante ascension de cette PME qui profite alors pleinement du boom des années d’après-guerre. L’aventure se poursuit dès 1966 avec l’absorption des Glasses de Boussois. Pour Antoine Riboud, cette fusion avec une entreprise plus importante que la sienne sonne comme un prélude à l’assaut qu’en décembre 1968, il lance sur la prestigieuse compagnie de Saint-Gobain.

Sa tentative marque une première et si elle est en apparence un échec, elle installe les trois lettres BSN dans le paysage économique de notre pays. La France découvre alors un manager audacieux qui se fie à son instinct et ose les paris les plus ambitieux.

Entre temps, Antoine Riboud a pris toute la mesure du basculement de notre société. D’un côté, il est à l’écoute du message de  contestation sociale, de rejet de la société de consommation que porte Mai 68. De l’autre, il perçoit que la fin des Trente Glorieuses et du taylorisme va confronter nos économies européennes à de nouveaux défis qui interrogent nos propres modèles de développement et remettent en question la croissance même de nos Etats-nations.

Car n’oublions pas que c’est dans ce contexte de crise qu’Antoine Riboud a développé et fait prospérer son entreprise ! A l’époque, il a déjà engagé la reconversion de son groupe d’une industrie du verre à celle de l’alimentaire et il s’apprête à reprendre les activités européennes de Gervais-Danone.

Bien avant le rapport de Gro Harlem Brundtland, il a saisi les enjeux du développement durable et pris un certain nombre d’initiatives, telle la création de son association Progrès et Environnement et son opération phare Vacances Propres.

Au sein de BSN, il a demandé à certains cadres de réfléchir avec de jeunes hauts-fonctionnaires à ces mutations profondes. Jacques Attali fait partie de ce groupe chargé de la prospective.

Antoine Riboud mûrit alors une réflexion large sur la croissance, l’entreprise, les hommes. Nous sommes le 25 octobre 1972, à Marseille. Dans l’immense salle du Palais des Congrès la tension est à son comble. Car les plus hautes instances patronales de l’époque ont exigé d’Antoine Riboud une copie du discours qu’il va prononcer. Il répond : « Je suis venu ici libre et le resterai ! » C’est sous la rumeur grondante de l’assemblée qu’il s’élance avec ces mots : « La croissance économique, l’économie de marché ont transformé et bouleversé le niveau de vie du monde occidental. C’est indiscutable. Mais le résultat est loin d’être parfait ! »

Pour la première fois, un capitaine d’industrie livre un projet liant aux impératifs de développement économique ceux du progrès social. Pour Antoine Riboud, je cite, « La croissance ne doit pas être une fin en soi, mais un outil qui, sans jamais nuire à la qualité de la vie, doit au contraire la servir. »

Son postulat place le rôle et la responsabilité du chef d’entreprise dans une nouvelle dimension, à la fois garant de la réalisation des objectifs économiques comme de ceux, humains et sociaux, vis-à-vis de son personnel. Acte fondateur que ce discours de Marseille dont ce patron social va se saisir, faisant de BSN un laboratoire de nouvelles pratiques en matière de dialogue, de concertation et de réduction des inégalités.

Sa grande intelligence est de percevoir que les difficultés liées au premier choc pétrolier de 1973 sont autant d’opportunités d’innover socialement mais aussi économiquement. Il met en place des mesures de réduction du temps de travail dans plusieurs unités en signant des accords avec les syndicats. Il favorise l’actionnariat salarié. Il prône la redistribution des dividendes sous forme d’actions reversées aux employés du groupe.

Les syndicats apprécient la parole de ce patron qui se définit lui-même comme anti-conservateur et qui sait se montrer proches de ses salariés, qu’ils soient ingénieurs, cadres ou simples ouvriers. Ils ont du respect pour ce chef d’entreprise qui va faire preuve d’une implication et d’un courage sans faille pour sauver des sociétés en difficulté comme l’horloger LIP, en 1974. Ils reconnaissent la réussite exemplaire de cet homme qui va sans cesse développer son entreprise, en France et à l’étranger, portant haut l’étendard de l’économie française aux quatre coins du monde. En 1989, c’est par exemple le rachat des filiales européennes de Nabisco, plus importante opération financière jamais réalisée par une entreprise française aux Etats-Unis.

Le legs d’Antoine Riboud est considérable. La crise aujourd’hui nous invite à méditer sa pensée. Car elle porte en elle les germes du renouveau que nos sociétés doivent inéluctablement engager. Elle nous enseigne que l’entreprise est partie prenante de la vie de la nation et que c’est en elle que se trouvent les ressources nécessaires à l’invention d’un ordre économique et social plus juste !

Antoine Riboud n’était pas simplement un chef d’entreprise redoutable par son efficacité. Il était un patron visionnaire, héritier d’une longue tradition de justice et de solidarité dont notre ville fut un des grands berceaux. Lyon fut une place centrale dans la diffusion et la propagation des doctrines saint-simoniennes qui entendaient faire de la création de richesse la base du progrès humain.

Pas étonnant qu’un Antoine Riboud y soit né ! Car au fond, ce patron humaniste était profondément lyonnais. Son combat pour l’entreprise citoyenne, son éthique de la responsabilité, son ouverture à l’autre, il les exprimait simplement en disant : "Il faut aimer les gens. Oui, c’est une grande force et c’est cela qui permet de réussir sa vie." Antoine Riboud aimait les gens. Il aimait Lyon qu’il décrivait comme "La belle ville traversée par ces deux grands cours d’eau qui s’y rejoignent, l’un venant de l’Est, l’autre du Nord, le Rhône et la Saône."

Son nom a désormais sa place dans cette Confluence, un quartier qui conjugue le romantisme des balmes et la volonté d’ancrer toujours plus fort Lyon dans la modernité. Ce matin, je suis fier et je suis ému d’ouvrir officiellement ce nouvel espace de notre Cité au public en le faisant résonner du beau nom d’Antoine Riboud.


Télécharger le discours (format Pdf) : cliquer ici

8 commentaires:

Anonyme a dit…

Ce discours me conforte, dans cette période où il serait de bon ton de ne croire en rien , même pas dans la capacité des homes à s'affirmer librement et responsable socialement.Oui il y a des chefs d'entreprises qui savent tout simplement "être" .
Bravo pour la dédicace de ce quai c'est un bel horizon.
Simone

Fred a dit…

ce quartier est superbe. j'ai été époustouflé par la beauté des immeubles. c'est une nouvelle ville dans la ville et ça c'est super.

steve a dit…

j'aime la confluence. super quartier ! bravo

Dans le Moniteur a dit…

http://www.lemoniteur.fr/133-amenagement/article/actualite/706194-avec-l-ouverture-de-la-place-nautique-la-confluence-de-lyon-s-ouvre-au-public

Jean Leon a dit…

"Le legs d’Antoine Riboud est considérable. La crise aujourd’hui nous invite à méditer sa pensée. Car elle porte en elle les germes du renouveau que nos sociétés doivent inéluctablement engager. Elle nous enseigne que l’entreprise est partie prenante de la vie de la nation et que c’est en elle que se trouvent les ressources nécessaires à l’invention d’un ordre économique et social plus juste !"
Voilà la phrase clé du discours de Gérard Collomb. Les patrons d'aujourd'hui devraient s'inspirer largement de la pensée d'Antoine Riboud.Ce serait la meilleure façon de sortir de la crise actuelle.
JLD

Jean Leon a dit…

"Le legs d’Antoine Riboud est considérable. La crise aujourd’hui nous invite à méditer sa pensée. Car elle porte en elle les germes du renouveau que nos sociétés doivent inéluctablement engager. Elle nous enseigne que l’entreprise est partie prenante de la vie de la nation et que c’est en elle que se trouvent les ressources nécessaires à l’invention d’un ordre économique et social plus juste !"
Voila la phrase-clé du discours de Gérard Collomb. Les patrons d'aujourd'hui devraient largement s'inspirer de la pensée et de l'action d'Antoine Riboud. Ce serait un des meilleurs moyens pour sortir de la crise actuelle.JLD

appartetvous a dit…

bravo monsieur le maire pour ce qu'est devenue Lyon belle festive et travailleuse.
ce quartier est déjà très "hype" on y danse et on y passe de belle soirée !! ... je plains juste un peu les péniches d'habitation qui, alentours ne doivent plus pouvoir dormir !
Belle été et comme vous nous le dites si bien : Tout le monde dehors !

Anonyme a dit…

superbe!